Esposito, Arianna - Zurbach, Julien (dir.): Les Céramiques communes : techniques et cultures en contact. 169 p., 53 fig., 16 x 24 cm, ISBN : 978-2-7018-0440-8, 29 €
(Editions de Boccard, Paris 2015)
 
Compte rendu par Clément Bellamy
(clement.bellamy@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 2546 mots
Publié en ligne le 2018-01-17
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=2662
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          Le présent ouvrage constitue la publication d’une des sessions (10B. Fabrication et fonctions : les « cultures en contact » et la céramique commune) du xviie colloque international d’Archéologie Classique qui s’était tenu à Rome entre le 22 et le 26 septembre 2008, rencontre centrée sur les « Meetings between Cultures in the Ancient Mediterranean ». Aux contributions alors présentées, les organisateurs de la session et éditeurs du présent volume ont adjoint plusieurs travaux (Giardino, Meadeb, Curé) afin de compléter le panorama des problématiques sur la céramique dite commune. On obtient un total de neuf contributions, dont six en français, deux en italien et une en allemand ; les articles s’ouvrent systématiquement sur un résumé en français et en anglais ainsi qu’une liste de mots-clés.

 

          Le livre, au format très commode, s’ouvre sur un avant-propos signé des deux éditeurs, Arianna Esposito et Julien Zurbach ; ils justifient la problématisation de leur ouvrage autour des « Techniques et cultures en contact » par le fait que la céramique dite commune, trop souvent oubliée, peut constituer, de manière peut-être plus significative que la céramique fine décorée, « un marqueur d’acculturation extrêmement fiable qui permet de suivre avec précision les processus d’intégration, d’adaptation ou de refus. » (p. 9-10).

 

          S’ensuit une contribution historiographique sur le sujet par les deux mêmes auteurs. À partir de la discussion de divers travaux sur la céramique dite commune, ou utilitaire, les auteurs proposent une introduction aux problématiques liées à cette classe de matériel spécifique tout en posant les jalons de « l’historiographie de cette « sous-sous-discipline » [qui] reste à faire » (p. 14), assortissant l’ouvrage d’une riche et utile bibliographie. Constatant, comme d’ailleurs la plupart des autres contributeurs le feront, la variabilité et les limites des définitions de la céramique commune, les deux auteurs proposent et discutent une série de perspectives de recherches dans le champ des études de ce matériel particulièrement commun : de la nécessité de synthèses interrégionales, au besoin d’articuler la connaissance des structures de production avec l’étude des pratiques de consommation.

 

          Puis les auteurs abordent la question de la transmission et de l’acculturation, à travers notamment les phénomènes d’emprunt et de refus d’emprunt, faisant écho – sans toutefois le citer directement – aux travaux d’un colloque de la Maison Renè-Ginouvès ayant alors fructueusement réuni archéologues et ethnologues et publiés en 2007 par la même maison d’éditions, Mobilités. Immobilismes. L’emprunt et son refus (Rouillard 2007). C’est l’occasion de souligner les apports théoriques, méthodologiques et pratiques de l’autre « sous-discipline » (voir en particulier Gosselain 2011 et 2016) qu’est l’ethnoarchéologie. Cette partie permet alors d’explorer les diverses raisons des permanences ou des renouvellements des répertoires formels, ou la multiplicité des facteurs – économiques, sociaux, idéologiques, etc. – présidant à l’introduction ou au refus caractérisé de certaines techniques de production comme le tour ; les études ethnoarchéologiques récentes offrent ainsi d’appréciables pistes de réflexion, qu’il faut toutefois coiffer d’une nécessaire prudence.

 

          S’ensuit un exposé éclairant de Jean-Sébastien Gros sur le matériel de Grèce centrale et des Cyclades aux viiie et viie siècles av. J.-C., mettant l’accent sur la « variété impressionnante de caractéristiques techniques » (p. 38) que présente la céramique commune grecque en comparaison avec la céramique fine géométrique grecque contemporaine. Le propos se concentre plus particulièrement sur des matériels précisément étudiés par l’auteur sur les sites cycladiques de Zagora sur l’île d’Andros et de Xombourgo sur l’île de Ténos, où la proportion de céramique dite mi-fine est particulièrement importante – comparée à celles que l’on connait des îles proches et du continent. La documentation graphique, entre dessins techniques, photographies de détail et « mode d’emploi » de façonnage, complète et illustre très bien le propos – même si parfois les figures ne sont pas très explicites (fig. 8 p. 42). L’auteur remarque d’abord les différences stylistiques et techniques singulièrement bien marquées entre ces deux communautés pourtant géographiquement proches ; dans le même temps, la distribution géographique de ces caractéristiques ne semble pas suivre celles de la céramique fine et des « groupes identitaires » (p. 44) établis à partir de celle-ci.

 

          L’auteur propose alors prudemment des hypothèses, semblant privilégier celle que les producteurs de la céramique commune des deux îles, « hors de tous contacts » (p. 45), ont développé leurs styles et techniques en toute autonomie, ne reflétant que « leur propre expérience » (p. 45). Les données contextuelles du matériel considéré – ici absentes – auraient peut-être pu appuyer cette hypothèse. L’intérêt essentiel de la démonstration a été ici de rappeler que la présence de similitudes au niveau de catégories céramiques très étudiées comme la céramique fine n’induit pas de facto la réalité de contacts riches et systématiques dans toutes les catégories de population et tous les sites des communautés considérées.

 

          L’article suivant propose une analyse articulée de la céramique de table phénicienne du xie au vie siècle av. J.-C., à la fois dans sa région d’origine sur la côte syro-palestinienne, la « madrepatria », et dans la péninsule ibérique. L’analyse, issue d’une thèse de doctorat soutenue en 2012 par l’auteure Sara Giardino, se fixe comme objectif une salutaire synthèse chrono-typologique des formes ouvertes de cette catégorie vasculaire phénicienne entre deux extrémités de l’espace méditerranéen, basée sur un nombre significatif d’individus provenant d’une vingtaine de sites différents. On notera qu’il est sous-entendu p. 52 que la céramique commune serait étrangère aux préoccupations esthétiques dont témoignent les autres classes – point de vue auquel l’article suivant semblera offrir un positionnement à contre-pied. L’auteure met en exergue une – plus grande – variété morphologique parmi les coupes, révélant divers niveaux d’ « ibridazione » entre traditions orientales et réélaborations locales. On retrouve ici diverses terminologies, en différentes langues, qui peuvent confondre le lecteur : en effet la céramique fine ware se trouve distinguée de la comune (p. 56-57), laissant penser que la céramique commune est de fait caractérisée par une pâte grossière ou une destination culinaire (coarse ware, selon la définition que l’on a déjà de cette catégorie), tandis qu’à d’autres moments c’est l’achromie qui semble être le facteur discriminant entre la classe commune ou plain ware et les autres classes morphologiquement semblables mais engobées ou peintes (p. 52). On pourra simplement regretter l’impasse faite ici sur les données technologiques et physiques au profit d’une mise en lumière seulement sur les caractères morphologiques – au vu des ambitions affichées dès le titre de la contribution sur les questions de production et de circulation – ce qui peut toutefois s’expliquer par un accès au matériel seulement via une bibliographie hétérogène et parfois lacunaire sans doute, d’un site à l’autre.

 

          Dans le travail suivant, qui débute par une dense présentation historique et historiographique du site de l’Incoronata, François Meadeb offre une précise définition de son objet d’étude et une brève mise au point sur les enjeux de l’étude d’une telle classe, puis une mise à jour des recherches archéologiques récentes sur le site en examen. À la différence de S. Giardino, l’auteur nous prévient en note 16 (p. 70) qu’il ne souscrit pas à l’idée d’absence d’exigences esthétiques dans la production céramique dite « commune », sans nier un probable « poids accru des exigences fonctionnelles » (id.). Sa seconde partie est alors consacrée à une étude « préliminaire » de la céramique commune d’un secteur seulement du site archéologique. L’auteur propose une série d’utiles attributions chronologiques à quelques exemplaires d’une classe céramique finalement peu connue et souvent délaissée au profit de ses homologues décorés, et jouant notamment sur les comparaisons et les évidentes passerelles entre productions indigènes achromes, peintes et a impasto. L’auteur situe alors à cheval entre ces deux dernières productions les gammes formelles de la production achrome, sans toutefois envisager qu’une catégorie particulière puisse être à l’origine ou l’inspiration des autres. On saluera l’effort permanent de traduction terminologique ; on pourra éventuellement reprocher à l’auteur de cette étude très céramologique la (trop ?) grande prudence dans les assertions et propositions interprétatives qui y sont faites, d’ailleurs peut-être induite par le manque de données quantitatives permettant d’estimer plus précisément les proportions et la représentativité des différentes catégories présentes dans les contextes étudiés.

 

          On retrouve dans la contribution d’Ivan D’Angelo la même mise en avant du manque d’études de cette catégorie céramique (p. 87), ici délaissée au profit de l’aspect datant de la céramique importée en général, et donc le caractère très lacunaire de la documentation sur la céramique commune pour la Cyrénaïque en général (p. 88). L’auteur propose alors un classement des différentes « fabriques », fondé sur des observations macroscopiques. On obtient finalement un article technique, nous informant profitablement sur un type spécifique et un contexte tout aussi particulier, et à la fin duquel les conclusions auraient mérité un plus large développement selon les problématiques de l’ouvrage.

 

          L’article d’Anne-Marie Curé nous emmène dans la Gaule méditerranéenne de l’âge du Fer, où se développent particulièrement les questions liées aux modalités et conséquences des interactions culturelles, et notamment des transferts techniques dans la production céramique. L’article est précisément structuré, la méthode et les paramètres de l’étude clairement explicités. Ici la céramique de cuisine tournée témoigne clairement d’une assimilation relativement rapide de techniques productives allogènes, dont les modalités cependant restent discutées, mais impliquant incontestablement des modifications dans l’organisation de la production potière et des dynamiques de spécialisation au sein des sociétés locales (p. 99-102). Sont ensuite soulevées les épineuses questions d’identité ethnique et culturelle. Si les producteurs de cette classe céramique tournée ont pu être grecs et/puis indigènes, les contextes de découverte et les formes produites semblent manifestement révéler une consommation majoritairement indigène, et une certaine inaltération des pratiques culinaires (p. 106). Des focalisations plus précises à l’échelle du site, par exemple à Lattara, révèlent des modèles d’occupation et des situations de coexistence ethnique de manière particulièrement convaincante.

 

          Ce sont ensuite les céramiques culinaires d’importation (grecques, étrusques et puniques) qui sont analysées (p. 108-113) ; en réponse à la difficulté d’interpréter des batteries culinaires parfois très composites, l’auteure avance l’idée de pratiques culinaires hybrides dans ces contextes coloniaux particuliers (p. 111), ou tout du moins une évidente mixité culturelle (p. 112). L’article conclut enfin sur une relative stabilité des batteries et des pratiques culinaires indigènes jusqu’à la fin du iiie siècle av. J.-C., malgré l’installation de communautés allogènes et l’acquisition de nouvelles techniques de production (p. 113).

 

          Le travail de Maria E. Trapichler s’intéresse également à la question des contacts et mélanges culturels à travers l’étude de la céramique culinaire, ici dans un établissement de Grande Grèce sur la côte tyrrhénienne, Velia. Après une brève présentation des contextes et des phasages exposés dans l’article, des éclaircissements méthodologiques sont proposés, à la suite desquels une analyse détaillée et circonstanciée des vases culinaires est menée suivant les phases chronologiques délimitées. L’analyse, connectée aux processus historiques documentés de la région, fait apparaître à Vélia une histoire culinaire continue qui s’insère dans les dynamiques culturelles de cette polis de Grande Grèce qui glisse progressivement dans un processus de romanisation.

 

          Le dernier cas d’étude est offert par Corinne Sanchez et Christophe Sireix, qui se fixent comme objectif de mettre en évidence les contacts entre les territoires qui constituent la partie centrale de l’Aquitaine romaine, à travers l’analyse des productions fortement standardisées de céramiques communes entre le ier siècle av. J.-C. et le iiie siècle ap. J.-C. En partant du constat d’un cadre très hétérogène pendant la Protohistoire, la dense synthèse proposée ici entreprend d’enquêter sur le phénomène de romanisation dans ce cadre régional particulier, en prenant en compte les données disponibles de la production et de la caractérisation des ateliers à la diffusion des produits finis, et soulevant par là la question essentielle de l’organisation et du fonctionnement de ces productions à l’époque romaine. Les auteurs mettent ainsi en évidence l’émergence d’ateliers dès l’époque augustéenne, et dès le ier siècle de notre ère des ateliers de plus en plus spécialisés et aux capacités productives accrues (p. 150-151). En arrière-plan peuvent ainsi ponctuellement poindre des particularités techniques, concernant les structures de production comme les produits mêmes, et donc la problématique des transferts et des adaptations techniques (p. 153), ainsi que celle de l’organisation du travail dans les ateliers, le tout tendant vers une certaine centralisation de la production (p. 160). Cette grande homogénéité du répertoire, rapportée à la diversité des « peuples » d’Aquitaine centrale, reste une problématique non complètement résolue et stimulante.

 

          Enfin, Francine Blondé propose, avec acuité et une espiègle modestie, quelques remarques finales à portée essentiellement méthodologique, remettant en perspective des éléments de réflexion incontournables, telles que la multiplicité fonctionnelle ou la nécessité d’études exhaustives menées collaborativement, dans l’optique de synthèses régionales et chronologiquement étendues. Elle semble enfin exhorter tout chercheur céramologue, sous les auspices de Maurice Picon – à la mémoire duquel est d’ailleurs dédié l’ouvrage – à devenir autant spécialiste de son objet archéologique que de ses matières premières et des multiples transformations qu’elles subissent.

 

          Ce recueil accomplit ainsi l’objectif que s’étaient fixé leurs éditeurs, à savoir de fournir un panorama actualisé des recherches et des méthodes d’analyse d’une catégorie, la céramique commune, qui souffre encore malgré tout d’un déficit d’étude, arithmétiquement imputable à sa surreprésentation quantitative au sein des contextes archéologiques – qui même si elle bénéficie d’un récent regain d’intérêt, risque alors peu de pouvoir être étudiée de façon exhaustive, ou même satisfaisante suivant les moyens dont peuvent disposer les différents acteurs de la recherche. Doté d’un appareil iconographique riche et de qualité – on regrettera seulement l’absence de cartes de localisation des sites considérés en particulier chez D’Angelo et Trapichler, ainsi que de plans des contextes par phase chez cette dernière – l’ouvrage illustre, par des travaux centrés sur des régions et des périodes diverses et des productions distinctes, des manières différentes de faire face à une documentation délaissée, les manques n’étant pas les mêmes d’une situation à l’autre, tout comme les ressources à disposition pour y faire face. Enfin, cet ouvrage contribue très utilement et de façon stimulante à renforcer la qualité de marqueur d’acculturation de la céramique commune, invitant quiconque s’intéresse à la question des interactions dans le monde ancien à se pencher sérieusement sur un matériel qui n’a de commun que son abondance.

 

 

Table des matières

 

Avant-propos (Arianna ESPOSITO et Julien ZURBACH), 9

Abréviations communes, 11

La céramique commune. Problèmes et perspectives de recherches (Arianna ESPOSITO et Julien ZURBACH), 13

Singularités locales de la céramique commune en Grèce centrale et dans les Cyclades aux viiie et viie siècles av. J.-C. (Jean-Sébastien GROS), 37

Produzione e circolazione delle forme aperte della ceramica fenicia da mensa tra XI-VI sec. A.C. nella madrepatria e nella Penisola Iberica (Sara GIARDINO), 49

La céramique « commune » de l’Incoronata greca (Basilicate). Définitions, contextes et productions (François MEADEB), 67

Le produzioni locali di ceramica comune in età arcaica a Cirene dagli scavi alla « Casa del Propileo » e le attestazioni delle multifunzionali « collared bowls » (Ivan d’ANGELO), 85

La céramique de cuisine tournée de l’âge du Fer en Gaule méditerranéenne : approche techno-économique et culturelle (Anne-Marie CURE), 97

Kochgefäße als Kulturindikatoren. Beobachtungen zur Entwicklung der Form und Funktion von Kochgefäßen aus der griechischen Stadt Elea/Velia im westlichen Lukanien vom 5. bis zum 2.Jh. v. Chr. (Maria E. TRAPICHLER), 117

Cultures en contact et céramiques communes : interactions entre territoires en Aquitaine romaine (Corinne SANCHEZ et Christophe SIREIX), 143

Céramique commune et contacts techniques et culturels. Quelques remarques en conclusion (Francine BLONDE), 165

 

Bibliographie citée

 

Gosselain O.P., 2011, « À quoi bon l’ethnoarchéologie? », dans Boissinot P. (Dir.), L’archéologie comme discipline ?, Paris, Seuil, p. 87-111.

Gosselain O.P., 2016, « To hell with ethnoarchaeology! », Archaeological Dialogues, 23, 2, p. 215-228.

Rouillard P. (dir.), 2007, Mobilités, immobilismes. L’emprunt et son refus, Paris, De Boccard.