Horn, Frédérique: Ibères, Grecs et Puniques en Extrême-Occident. Les terres cuites de l’espace ibérique (VIIIe-IIe siècle av. J.-C.). 402 p., 21 x 29,7 cm., Bibliothèque de la Casa de Velázquez no 54, ISBN 9788496820647, 105 €
(Casa de Velázquez 2011)
 
Compte rendu par Jacques des Courtils, Université Bordeaux 3
 
Nombre de mots : 1438 mots
Publié en ligne le 2012-05-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=1584
Lien pour commander ce livre
 
 


          L’ambition de ce livre est d’abord de réunir un matériel coroplathique abondant et intéressant, qui a déjà fait l’objet d’études partielles mais pour lequel manque une synthèse. Son étude va ensuite servir de fil conducteur à une étude beaucoup plus vaste, à la fois archéologique, culturelle et historique, qui se fixe pour but, en mettant en résonance les constats tirés des diverses approches, de mettre en lumière la diffusion, dans l’espace côtier qui va du Languedoc à la région de Huelva, d’une culture commune ibère différente de ses voisines celtes ou celtibères et qui a reçu l’influence de deux autres groupes culturels importés : les Grecs et les Phénico-Puniques. Le livre distinguera donc deux sphères culturelles : d’une part les installations grecques et phénico-puniques, d’autre part les sites ibériques. La première agit comme une culture étrangère, très influente mais sous des modalités différentes selon qu’il s’agit des Grecs ou des Puniques, quant à la sphère ibère elle s’avère très ouverte aux influences extérieures mais parfaitement capable de les combiner en productions hybrides qui lui sont propres.

 

          La première des quatre parties du livre est consacrée à l’analyse du corpus des terres cuites (989 objets), dont le classement apparaît dans la table des matières ci-dessous, et répond à toutes les exigences de ce genre d’étude. L’étude des figurines anthropomorphiques reconnaît sans surprise aux types les plus anciens une origine hellénique et montre leur évolution subséquente dans les milieux non helléniques. Chaque aire culturelle présente des types de productions spécifiques : les figurines schématiques, surtout féminines, sont spécifiques de la culture ibérique alors que les réalistes paraissent communes aux trois cultures, sauf une exception : Bès se trouve chez les Phénico-Puniques et les Ibères, pas chez les Grecs. L’extrême majorité des vases plastiques sont des fabrications puniques et sont utilisés par des Ibères.

 

          L’étude des brûle-parfums à figure féminine, dits pebeteros, constitue évidemment un point crucial étant donné qu’il s’agit d’une production abondante (300 pièces), dérivée d’objets phénico-puniques mais produite par les habitants de la péninsule, puniques mais aussi ibères. Malgré l’absence de découverte d’atelier, l’auteur parvient à isoler un foyer de production indigène à La Sarreta, qui a alimenté la région d’Alicante. Des ateliers puniques sont attestés à Baria (dont est donnée ici la première étude) et Gadir (Cadix). La discussion sur la fonction de ces objets aboutit à montrer que malgré l’origine carthaginoise assurée de ce type d’objet, l’utilisation qui en est faite dans la péninsule Ibérique est purement funéraire ou votive, mais en aucun cas sacrificielle (contrairement aux exemplaires carthaginois, ceux d’Espagne ne présentent jamais de trace de feu).

 

          L’auteur consacre une très intéressante discussion à l’origine et à l’identification de ces productions. Elle aboutit à une conclusion qui montre toute la complexité des problèmes du matériel dont traite l’ouvrage : en effet, si le type iconographique des pebeteros est incontestablement grec (Déméter) et plus précisément sicilien, son introduction à Carthage au IVe siècle y est contemporaine de l’apparition du culte de Tanit qui a connu une diffusion incomparablement plus large dans les milieux puniques, expliquant son arrivée dans la péninsule Ibérique où son iconographie va être adoptée et adaptée par les Ibères et sans doute mise au service d’une divinité indigène de la nature.

 

          Les terres cuites zoomorphes concluent l’étude du matériel. Il en ressort que la fin du Ve siècle marque un tournant : ce type de figurine disparaît alors des milieux grecs et phénico-puniques mais se développe chez les Ibères.

 

          La deuxième partie est consacrée à l’étude de synthèse de la coroplathie dans les milieux non ibères. Il est impossible d’en décrire ici tous les aspects, car l’auteur a abordé la question sous tous les angles envisageables afin de rendre le mieux possible compte du phénomène : production, circulation, fonctions, rapports avec le contexte culturel. On nuancera au passage l’affirmation de l’auteur à propos des ex voto anatomiques, dans lesquels elle voit une particularité occidentale qui serait sans équivalent en Grèce égéenne, sur la foi d’exemples comme l’Asclépiéion d’Athènes ou l’Artémision d’Éphèse – mais en omettant, entre autres, Corinthe qui eût suffi à montrer leur vogue en Grèce…

 

          Dans la troisième partie sont traitées les figurines découvertes en milieu ibère, réparties en deux catégories principales d’après leur contexte, funéraire ou cultuel. L’auteur investit ici toutes les connaissances disponibles sur la société ibère et parvient sur bon nombre de points à des conclusions qui semblent assez sûres, non seulement sur le statut et l’utilisation des figurines mais aussi sur ce qu’elles apportent comme renseignements sur les milieux qui les ont fabriquées et/ou utilisées.

 

          Enfin, la quatrième partie constitue la synthèse culturelle, divisée en deux chapitres : l’un examinant les rapports entre Grecs et indigènes, l’autre les rapports entre Puniques et indigènes. Dans les deux cas, les terres cuites servent évidemment de vecteur de la réflexion, mais celle-ci dépasse largement le seul cas de ce type d’objet. En ce qui concerne le volet grec, la question est en somme de déterminer si la présence de ces objets reflète les relations entre Grecs et non-Grecs. Le discours se concentre naturellement d’abord sur le cas d’Ampurias. L’auteur propose l’hypothèse d’une population largement mixte (hommes grecs et femmes indigènes), ce qui pourrait se refléter dans la mixité ethnique des nécropoles d’époque classique, observable sur une proportion, certes faible, mais néanmoins visible des cas antérieurs au IIIe s. Après le IIIe s., seuls les indigènes continuent à pratiquer l’incinération, ce qui permet à l’auteur d’établir que la nécropole de Las Corts est majoritairement ibérique car, contrairement au milieu grec, les incinérations y sont associées à des monuments funéraires à degrés ainsi qu’à des armes. L’étude du territoire aboutit à des conclusions différentes de celles proposées par R. Plana : F. Horn voit en effet Ampurias et Rhode dominer un territoire très limité. La diffusion remarquable dans l’Ampurdan de la céramique attique (Ullastret), qui s’intensifie du VIe au IVe, est vue comme un marqueur sociologique « avant tout un objet précieux, d’ostentation » et non comme l’indice d’un contrôle du territoire par les Grecs. En dehors de cette zone, la diffusion de la céramique grecque reste numériquement faible et pourrait avoir été assurée par les commerçants puniques, avec l’exception de Huelva où les trouvailles de céramiques de luxe sont remarquables et correspondent parfaitement au modèle du commerce « direct », sans installation, lié au système aristocratique du don et de l’hospitalité (P. Rouillard).

 

          Le dernier chapitre traite du volet Puniques/Ibères. Au fil d’une argumentation très serrée l’auteur montre que le régime des importations en territoire ibérique est lié aux événements historiques, ce qui l’amène à reprendre la question des traités entre Rome et Carthage. Pour le premier, elle défend l’exactitude de la version de Polybe et pour le second (348) elle se rallie à l’interprétation de P. Moret débouchant sur la conclusion que l’Espagne ne faisait pas encore partie de la zone d’intervention que se réservaient alors les Carthaginois. La situation change avec la Première Guerre punique qui entraine pour eux la perte de la Sicile et de la Sardaigne et les pousse à la recherche de nouveaux territoires. L’expédition d’Hamilcar correspond à « une stratégie d’occupation des sols, en plus ou moins bonne intelligence avec les Ibères ». Après la conquête barcide, il y a donc, dans la présence punique en Espagne, une différence de degré (augmentation du nombre de Puniques installés dans les villes ibériques alliées) mais pas de nature par rapport à l’époque antérieure. Cela se manifeste, dans le domaine de la coroplathie, par le succès des pebeteros et par la diffusion de nouveaux schémas iconographiques.

 

          Comme on l’aura compris, l’auteur maîtrise une variété de données archéologiques et historiques d’une ampleur exceptionnelle et aboutit sur de nombreux points à la révision profonde de positions antérieures qui paraissaient acquises. Au-delà des terres cuites qui sont étudiées sous tous leurs aspects, ce qui constitue déjà un apport considérable pour ce domaine de l’archéologie, l’auteur procède à une relecture très innovatrice de l’occupation humaine des régions considérées qui l’amène à redéfinir complètement, avec autant de subtilité que de prudence, le faciès culturel et les relations entre les trois ensembles humains en présence, en particulier les échanges commerciaux dans toute la zone considérée, avec des répercussions sur l’histoire des territoires voisins, Afrique du Nord, Sardaigne, Sicile et Italie romaine. Ses conclusions ne manqueront pas de susciter des réactions et des discussions mais il est indiscutable qu’elles constituent d’ores et déjà une contribution majeure à la connaissance de la Méditerranée occidentale.

 

          Devant de tels apports, les quelques petits défauts formels qu’on doit signaler sont de faible importance. On regrettera donc seulement que la division du livre en quatre grandes parties soit subvertie par une numérotation suivie des chapitres (de I à X), et que la relecture finale ait laissé passer quelques fautes ou lourdeurs. La présentation du livre est sobre mais de qualité (très beau papier mat) et comprend des illustrations dans le texte qui sont assez nombreuses et parfaitement adaptées (y compris des cartes très claires). Le catalogue illustré des objets (989 entrées) et le catalogue des sites ont été placés dans un CD-Rom joint au livre, ce qui évite judicieusement d’en accroître le poids et l’encombrement (le contenu du CD-Rom équivaut à un livre de près de 700 pages !) tout en facilitant la consultation des fiches. Seul inconvénient : sa manipulation rend plus difficile la comparaison entre les objets.